Généalogie Famille Poirier
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Jolie texte pour ne pas oublier
En terminant

 

Un jour, il y a environ vingt-cinq ans, j'étais seul dans une ville européenne. C'était dimanche. Prenant l'autobus jusqu'aux confins de la ville, j'y découvris, derrière un boulevard bordé de chênes majestueux, un vaste cimetière, où se détachaient sur l'herbe verte des centaines de petites pierres tombales blanches identiques. Y figuraient un symbole religieux et, souvent, une feuille d'érable. Il s'agissait d'un cimetière militaire, où reposaient, parmi les centaines de tombes, un bon nombre de soldats et d'aviateurs canadiens

 

J'étais le seul visiteur, mais j'aperçus une poignée de femmes - assez âgées, courbées et l'air résolu, comme celles que j'avais eu l'occasion de voir astiquer les églises européennes - en train de tondre, de rateler, d'arroser le gazon. Empruntant un sentier, je m'approchai de l'une d'elles, une femme au teint foncé dont le fichu découvrait un visage hâlé et ridé; elle dégageait l'herbe autour d'une pierre. Nous nous sommes salués d'un signe de tête. Je fus cependant davantage marqué par l'épitaphe sur la pierre d'à côté, qui restera à jamais gravée dans ma mémoire : y figuraient le nom du défunt, son matricule et ses dates de naissance et de décès. Il s'appelait David MacLeod, il avait dix-huit ans.

 

En novembre, quand les derniers beaux jours s'étiolent à l'approche du Jour du souvenir, je revis souvent cet après-midi passé dans un cimetière presque désert. Si ma mémoire reste aussi vive, c'est, je crois, parce que j'étais alors dans la trentaine et que je prenais soudainement conscience que bon nombre des soldats, aviateurs et marins disparus lorsque j'étais enfant pendant la guerre, étaient à peine sortis de l'enfance.

 

Pourtant, David MacLeod me hantait aussi, comme il le fait encore aujourd'hui, certains jours d'automne. Peut-être serait-il aujourd'hui le docteur David MacLeod, chirurgien en chef de l'hôpital Victoria à Halifax, ou le professeur David MacLeod, doyen de la faculté de génie à l'Université Queen's, ou encore le juge David MacLeod de la Cour suprême d'Alberta. Mais avant tout, il serait vraisemblablement devenu

 

Officiellement, leur entretien incombe à notre gouvernement, mais il arrive souvent, surtout aux Pays-Bas, libérés du joug nazi par le Canada en mai 1945, que les tombes soient toujours entretenues en signe de gratitude par des hommes et des femmes qui ont été témoins de la libération ou par leurs enfants. Lorsque j'ai visité un de ces cimetières, il m'est presque toujours arrivé d'y voir des gens, comme à Prague, travaillant paisiblement et parlant à voix basse, comme dans un sanctuaire.

Je lisais l'autre jour un texte expliquant à des jeunes la signification du coquelicot du Jour du souvenir. Lors de la Première Guerre mondiale, le sol de la France et de la Belgique étant plus riche en chaux à la suite des bombardements, les coquelicots ont poussé à profusion sur les champs de bataille et autour des tombes des soldats. C'est ainsi que John McCrae, médecin canadien présent à la bataille d'Ypres en avril 1915 (au cours de laquelle le nombre de blessés le força à porter les mêmes vêtements pendant 17 jours), gribouilla sur un bout de papier un poème aux premiers vers immortels : "In Flanders fields the poppies blow..." (Au champ d'honneur, les coquelicots sont parsemés de lot en lot...). Puis, en 1918, une employée du YMCA de New York se mit à porter le coquelicot pour rendre hommage aux disparus de la Grande Guerre. Dès 1921, les premiers coquelicots faisaient leur apparition sur les revers de vestons des Canadiens et les robes des Canadiennes, le produit de la vente étant versé aux soldats et aviateurs mutilés ou dans le besoin. Aujourd'hui, onze millions de coquelicots sont distribués au pays.

 

Bien des années se sont écoulées depuis ma dernière participation à une cérémonie du Jour du souvenir. Comme la plupart d'entre nous, je me contente de respecter la minute de silence à onze heures et de constater au téléjournal le vieillissement des anciens combattants qui répondent toujours à l'appel. Leurs rangs se déciment régulièrement et ils ne seront plus qu'une poignée à la fin du siècle.

 

On a dit parfois qu'ils s'étaient enrôlés pour trouver du travail, fuir ou devenir des héros. Pour ma part, j'ai l'impression que les motifs véritables sont à la fois simples et plus complexes : le désir d'imiter leurs frères et amis, le sentiment que la défense du pays était une obligation collective et nationale, et cette envie bien compréhensible des jeunes de parcourir le monde.

 

Cette envie est toujours aussi forte chez les jeunes d'aujourd'hui. J'en ai vu trois la dernière fois que j'attendais dans un aéroport; ils s'en allaient en Europe et frétillaient d'impatience. Sur leur sac à dos se détachait la feuille d'érable qui, plus de 40 ans après la guerre, vaut encore aux jeunes

 

Canadiens un accueil chaleureux parce qu'ils ont été précédés d'autres jeunes Canadiens, à une autre époque, dans d'autres circonstances.

 

Peut-être ces adolescents découvriront-ils eux aussi ces pierres ornées d'une petite croix et d'une feuille d'érable aux confins d'une ville. Peut-être pas. Je me permets néanmoins d'espérer qu'avant de rentrer chez eux, ils auront occasion de rencontrer quelqu'un qui n'a pas oublié cette guerre qui devait être la dernière et ces hommes, à peine adolescents, qui reposent en terre étrangère, loin de chez eux.
 
Cette article a été trouvé dans une revue privé pour employé de la Esso Impérial, il y a déjà plusieurs années.
 
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